Ce qui va suivre est d’une banalité hors du commun, c’est le parcours classique d’une femme, qui a des sœurs, des amiEs et des adelphes. Qui a été personnellement et de multiples fois victime de violences sexuelles et sexistes, au sein de sa famille, à l’école, dans la rue, avec ses propres partenaires sans jamais avoir pensé même à les dénoncer. Dès le début de ma vie d’adulte, comme beaucoup d’autres, j’ai été amenée à accompagner d’autres personnes, peut-être plus courageuses que moi, afin de déposer plainte. C’est de ces plaintes qu’il s’agira ici, celles qui n’ont jamais été prises ou n’ont jamais abouti. Pour porter la parole des personnes qui sont venues jusqu’au commissariat dénoncer les violences dont elles ont été victimes et dont la voix s’est brisée face à l’indifférence, à la culpabilisation ou à la méfiance d’un système qui ne les considère pas.

Je ne citerai pas de noms, ni de date, juste relater quelques faits auxquels, ces dernières années, j’ai été confrontée. La première fois, c’est une amie qui s’est rendue au commissariat de Besançon, un soir de 2017, afin de déposer plainte pour viol. La plainte n’ayant pas été prise sur le moment, j’apprends le lendemain matin par téléphone qu’on disposait d’une heure à peine pour nous présenter avant que les policierEs compétentEs ne quittent le service. Cela a été dit froidement, sans la moindre excuse ni considération pour une victime de viol, qui devra donc courir pour se plier à une contrainte horaire absurde. Dans la salle d’attente, une personne est venue la chercher, écorchant son nom, la regardant à peine. On ne s’attendait pas à une telle déshumanisation. Lors de l’audition, il a été suggéré qu’elle essayait peut-être de prétexter un viol pour couvrir une infidélité, on lui a fait remarquer que, de toute façon, elle avait beaucoup bu… À l’issue de sa déposition, comme beaucoup d’autres victimes, elle est ressortie plus brisée encore. Mais elle portait avec elle le tee-shirt qu’elle et moi prenions pour une pièce à conviction, un tee-shirt déchiré par l’agresseur, mais que les policiers n’ont pas conservé. Indignée, j’ai commencé à parler ouvertement de mobiliser des associations féministes, une policière a dû l’apprendre, peut-être par un témoin, elle m’a appelé quelques jours plus tard, sur mon téléphone privé, qui devait figurer dans le dossier en qualité de personne ressource ou témoin. Elle m’a lu la déposition sans considération pour le secret professionnel. Finalement, elle m’a proposé de revenir avec mon amiE au commissariat. C’était trop tard. On s’était dit ce jour là qu’on ne passerait plus par la police. On ne sait même pas si la plainte a été prise.

Quelques mois plus tard, une autre amie est victime de viol. Elle s’est déplacée au commissariat, sa plainte n’a pas été prise sur le moment, elle devait se représenter et a préféré renoncer. La première visite lui avait déjà demandé trop d’efforts, l’accueil ayant déjà été trop humiliant la première fois. Il y a aussi des amiEs transgenres, agressés par des militants d’extrême droite… Leur plainte a été prise courant 2023 ; à ce jour, il n’y a eu aucune suite. Ou encore un ami agressé physiquement pour des motifs homophobes, il a fallu négocier pour que je puisse l’accompagner déposer plainte. Négocier pour pouvoir accompagner une victime, c’est systématique ou presque. Ce droit à être accompagné figure pourtant dans l’article 10-2 du code de procédure pénale. Il y a aussi une femme travailleuse du sexe qui a été agressée, un agent au téléphone lui aurait dit qu’il était impossible de porter plainte en France si l’auteur des violences est d’origine étrangère. Ce qui évidemment est faux.

Un soir, attabléEs à la terrasse d’un restaurant une amiE transgenre a été menacéE de viol et de meurtre par un passant. Il ne partait pas, la situation a duré longtemps. Nous avons appelé la police, qui, non seulement n’est jamais venue, mais qui en plus a refusé de genrer la victime au féminin. Il paraît que les plaintes sont moins difficiles à déposer en gendarmerie. Nous avons voulu essayer lorsqu’une autre amie a été agressée physiquement et verbalement sur la voie publique. Il a fallu insister sur le caractère sexiste de l’agression, malgré des insultes explicites et des menaces de viol. Nous avions la plaque d’immatriculation de l’agresseur. Malgré tout, la personne chargée de la déposition a semblé très étonnée quand nous avons dit que nous n’espérions pas vraiment voir la plainte aboutir. Elle a nié. Pour cette plainte non plus nous n’avons plus jamais eu aucune nouvelle. C’était en 2023. Il y a eu beaucoup d’autres amiEs victimes. Tellement que je ne pourrais pas les compter. La majorité du temps, les victimes ne vont plus porter plainte, sachant que souvent, la police participe à amplifier notre honte, notre colère et notre sentiment d’impuissance. Son inaction fait perdurer le sentiment d’impunité des violeurs et des agresseurs. Parfois, avec de la chance, bien entouréEs, on s’en remet. Mais la justice, elle ? Les agresseurs ne payent jamais. Pour les dizaines de victimes de VSS que nous connaissons toustes, c’est autant d’agresseurs qui n’ont jamais été confrontés à leurs actes…

Nous pourrions admettre que la police manque de moyens. À la gendarmerie de la Gare-d’eau par exemple, la plainte sera prise devant tout le monde, près de l’entrée, rien ne séparant la salle d’attente du bureau où les plaintes sont enregistrées…. Au commissariat, on entend tout. On veut bien concevoir que, comme tout le monde, les agentEs de police et de gendarmerie ont des journées difficiles et sont fatiguéEs, désabusEés, moins patientEs. Mais ça ne suffit pas et ne suffira jamais à expliquer tous les dysfonctionnements lorsqu’il s’agit de violences sexistes et sexuelles. On peut admettre aussi qu’il doit être lassant de prendre des plaintes, notamment pour des délits d’ordre sexuel qui sont particulièrement difficiles à prouver. La plupart du temps, ils ont lieu dans la sphère intime et demanderaient une prise en charge quasi immédiate par la médecine légale. En l’absence de preuves formelles, on sait que même dans le cas d’une plainte déposée, il reste encore de nombreuses étapes éprouvantes pour la victime, et que celles-ci aboutissent rarement à une condamnation de l’agresseur.

Mais il est plus vraisemblable que le traitement réservé aux victimes de VSS soit causé par un manque évident de formation et de sensibilisation sur le sujet. Il existe par exemple ce mythe des fausses accusations. C’est une crainte qui n’existe que lorsqu’il s’agit de violences sexuelles. Personne n’a jamais demandé de preuves à un homme qui viendrait témoigner d’un vol qu’il aurait subi, ou d’une agression physique dont il aurait été victime. Le mensonge semble être un vice de femmes. C’est presque systématiquement leur parole qui est remise en question. Ce qui est absurde. Le plus dur n’est probablement pas de porter plainte, c’est de faire face ensuite aux doutes de certainEs, aux jugements, à la culpabilisation, voire au harcèlement quand l’affaire devient publique.

On sait qu’il existera des contre-exemples, des femmes ont probablement été mieux reçues. L’autre difficulté, c’est d’être une bonne victime. On imagine qu’il est mille fois plus facile de déposer plainte lorsqu’on a des papiers, qu’on est blanc·he, cisgenre, non prostitué, issuE d’un milieu bourgeois, avec une tenue qui ne pourra jamais être qualifiée d’aguicheuse. Et quand l’affaire est simple : une agression évidente, sous la contrainte physique, avec des preuves matérielles, par un homme qui aura le « profil de l’agresseur ». Dans l’imaginaire collectif, l’agresseur est un inconnu racisé, avec ou sans papiers, marginal, alcoolisé ou drogué, ayant accumulé tant de frustrations qu’il aurait des pulsions à assouvir. La bonne victime doit savoir exprimer exactement les choses, sans douter, car douter c’est déjà presque mentir, sans nuancer, elle doit se rappeler de tout, être affligée mais pas trop et surtout ne pas avoir bu. N’avoir à aucun moment vécu d’intimité avec son agresseur. Accepter l’intimité c’est déjà consentir. Et si c’est son mari, ou son conjoint… Alors est-ce vraiment un viol ? Pourtant, et selon le site du gouvernement, 90% des victimes connaissent leurs agresseurs.

En parallèle, nous sommes beaucoup à considérer que la justice pourrait ne pas toujours s’articuler autour de la répression et du système judiciaire. Qu’il pourrait exister d’autres outils, ou des outils parallèles comme la justice restaurative, qui a probablement ses limites parfois, mais qui pourrait permettre un dialogue, si besoin, entre la victime et son agresseur et un travail collectif autour de la notion de réparation. Certains espaces auto-gérés essaient de mettre en place des processus de gestion des VSS et de régler en interne certaines problématiques loin de la police et d’une justice sourde et aveugle aux souffrances des femmes et des minorités de genre… Mais la plupart du temps, pour espérer parvenir à la justice, pour confronter l’agresseur, pour empêcher les récidives, la police se présente comme l’unique palier. C’est finalement un rempart et une épreuve supplémentaire pour une issue hypothétique, souvent traumatisante et rarement positive.

Alors, les choses ne changent pas ou trop peu, les agresseurs ne répondent jamais de leurs actes, ils n’ont aucune raison de craindre la police, quand les victimes développent souvent une crainte, ou une haine pour le système judiciaire. L’agression fait partie de nos quotidiens et s’érige en norme, les victimes doivent plus régulièrement répondre de leurs actes que leurs agresseurs. Soyons soulagéEs qu’il n’existe pas encore de milices d’auto-défense et que nous n’ayons pas encore envisagé de nous rendre justice nous-mêmes.

Illustration d’en-tête : Entrée principales du commissariat de la Gare-d’Eau, à Besançon.

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